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Richard Pak | La Firme

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Tristan, pour eux, c’est le refuge où la méchanceté des éléments

permet d’échapper à la méchanceté des hommes.

Les bienheureux de la désolation, Hervé Bazin.

La série La Firme est le premier chapitre d’une anthologie (Les îles du désir) consacrée à l’espace insulaire. L’île, espace de peu de monde, nourrit un imaginaire commun au plus grand nombre. Au-delà de l’éloignement simple, elle induit l’idée d’une rupture avec le quotidien. Les îles fascinent le voyageur comme elles façonnent leurs habitants. Dans l’imaginaire collectif elles sont aux confins, elles représentent le lieu médian entre l’inconnu et le connu. L’étymologie du mot isoler nous renvoie à « séparer comme une île (isola) » et je ne pouvais trouver guère mieux que Tristan da Cunha pour entamer un cycle sur l’insularité.

Le nom du navigateur portugais qui la découvrit au XVIe est trompeur pour cette île discrètement mythique et résolument britannique. Le volcan est à huit jours de bateau du Cap, seul moyen de s’y rendre. Ce qui fait de ce confetti de cent kilomètres carrés, triangle parfait posé au milieu de l’Atlantique sud, le territoire habité le plus isolé de la planète. Mais c’est moins l’exotisme de son éloignement que l’histoire singulière et les valeurs idéalistes fondatrices de la petite société qui s’y accroche qui m’ont invité à m’y rendre.

En 1816 un contrat est signé entre les premiers habitants, qui s’y désignent « la firme », et la couronne britannique. Ses quelques articles annoncent notamment que « nul ne s’élèvera ici au-dessus de quiconque » ; « tous doivent être considérés égaux » et « tous les profits réalisés seront partagés équitablement ». De fait il n’y a alors pas de propriété privée, pas de chef, pas d’argent, tous s’entraident mutuellement. Aujourd’hui encore les terrains sont communaux. Il n’y a qu’à se servir à la seule condition d’y construire sa maison. L’entraide y a un sens, car personne ne peut exister sans l’autre. Et ils continuent de vivre ensemble dans le sens plein du terme.

L’expérience utopique reste dans l’anonymat jusqu’en 1961, quand le volcan s’ébroue. Les deux cent soixante insulaires sont tous évacués et propulsés en pleine Grande-Bretagne post-industrielle. Le gouvernement britannique pense alors autant les sauver d’un destin assurément funeste que les éclairer des bienfaits de la société de consommation. Et accessoirement se débarrasser de ce minuscule territoire à l’intérêt stratégique à peu près nul et sous perfusion financière permanente. Mais les tristanais ne sont pas trop impressionnés par ce monde moderne si loin du leur et préfèrent tous repartir sur leur île deux ans plus tard.

C’est par un récit de Raymond Rallier du Baty que j’ai découvert cette ponctuation échappée dans la marge du Monde. L’explorateur y fait escale en 1907 et témoigne : « Tristan da Cunha est une société comme en ont de tout temps rêvé les philosophes. Tous contribuent au bien commun. Il n’y a parmi eux ni haine, ni envie, ni malice.». Et ma curiosité s’éveillait. Elle fut tout à fait aiguisée par Les bienheureux de la désolation (1970) d’Hervé Bazin: « fils d’exilés, de naufragés, ils sont élevés dans la méfiance de ce monde où le vol, le crime, la guerre sont choses aussi courantes qu’elles sont, dans l’île, inconnues. Tristan, pour eux, c’est le refuge où la méchanceté des éléments permet d’échapper à la méchanceté des hommes ».

Dans Les ailes du désir de Wim Wenders, un mourant énumère tout ce qu’il lui restait à accomplir. Aller à Tristan da Cunha en fait parti. Après l’avoir parcouru de bout en bout par mes lectures je décidais de tout mettre en œuvre pour y débarquer. Mais aller à Tristan da Cunha tient de la gageure ; certains attendent plus de deux ans. Il faut d’abord obtenir l’autorisation du conseil de l’île. Ensuite il faut trouver une place sur un des quelques bateaux de pêche qui la desservent. Quand l’archipel est enfin en vue, après huit jours de navigation jusqu’au seuil des quarantièmes rugissants, la météo doit être assez clémente pour décharger cargaison et passagers, ce qui n’est jamais garanti. J’y parvins et y séjournais près de trois mois fin 2016.

La Firme est un travail pluridisciplinaire qui associe la photographie, la vidéo et le récit ainsi que des documents historiques consultés dans les collections de différentes institutions (British Library, National Maritime Museum, Royal Geographical Society, Bibliothèque Nationale de France, etc.). L’ensemble questionne l’héritage des principes idéalistes d’égalité et de partage établis il y a deux siècles par William Glass, le père fondateur de cette singulière famille d’exilés volontaires.

© Richard Pak, 2016-2017