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Richard Pak | Les Frères-Pareils | Textes

 les freres-pareils 

Les Frères-pareils

Volume III (extraits)

AUTEUR EN QUÊTE DE PERSONNAGES

Je vais traîner à la médiathèque rue Féray – une qui n’a pas encore cramé – à la recherche de mes personnages. Je n’ai pas encore trouvé de volontaires assez téméraires, ou cinglés, pour prendre part à mon projet. Je commence à flipper. Un peu.

Le bâtiment est aussi terne que son nom l’annonce et ne prend donc personne par surprise. Du béton brut, des tubes d’acier colorés et du plastique. Beaucoup de plastique. Ce n’est pas trop surprenant à Corbeil-Essonnes, où alternent le franchement moche et le coquet, les grandes barres d’immeubles et les maisons bourgeoises en meulières. C’est con, je déteste la meulière, ça m’a toujours foutu le cafard. Le vieux centre n’est pas sans charme. Mais il semble épuisé de résister aux assauts des grands ensembles qui l’assiègent. Heureusement il y a des fleurs. Beaucoup de fleurs. Ça aide. Un peu.

Je pénètre dans l’immeuble. À gauche la section jeunesse, à droite un espace d’expositions temporaires. Je prends l’escalier en face quand j’aperçois du coin de l’œil un type en contrebas qui regarde, non, qui scrute, les dessins accrochés aux murs. Les cheveux mi-longs mal peignés, une barbe de trois jours sur un visage émacié, un sac en plastique blanc dans une main. Je redescends pour aller le voir de plus près mais il s’est déjà posté devant la table où est posé le livre d’or. Il le parcourt et fait défiler les pages jusqu’à la première entièrement vierge. Il place en vis-à-vis le dépliant de l’exposition, stylo en main. Ses yeux vont de l’un à l’autre, hésitant manifestement sur le choix de ses mots. De temps en temps il jette des regards anxieux alentour. Il ne me remarque pas qui l’observe, façon Philip Marlowe en pleine filature. Je compte bien aller lui parler quand il aura terminé mais il n’arrive décidément pas à commencer. Au bout de cinq minutes de ce petit manège je décide de l’attendre au soleil et je sors fumer une clope, tout en gardant un œil sur la sortie. Cinq autres minutes se défilent et je le vois toujours plié en deux sur son affaire. Cette fois il semble avoir commencé à noircir sa page. Je m’adosse au mur et trifouille mon téléphone, autant pour patienter que pour me donner une contenance. Je pourrais doucement me lasser quand j’aperçois à l’autre bout du bâtiment une silhouette qui se dirige vers l’entrée. À mesure qu’elle se fait plus précise, je découvre qu’il s’agit du type que j’attends depuis maintenant près d’un quart d’heure. Il a dû sortir par derrière et, je n’en crois pas ma veine, il revient. Mais arrivé à mon niveau j’ai l’impression que son visage a changé… Tout en étant le même (?!). Il rentre et va directement rejoindre… son double qui n’en finit pas d’écrire son mot. Fuck me, des jumeaux !

LA RENCONTRE

Pendant que jumeau #1 continue sa gageure, j’accoste jumeau #2 qui parcourt l’expo, sac en plastique en main lui aussi. Il s’appelle Gilles. Je lui expose les grandes lignes de mon projet de résidence. Il m’interrompt, me dit qu’il a lu quelque chose, quelque part, à ce sujet et qu’ils avaient même plaisanté son frère et lui à l’idée d’être photographiés chez eux. À ce moment je ne comprends pas encore ce que cette idée a de si drôle.

Jumeau #1, Éric, nous rejoint enfin. Il semble avoir dix ans de plus que son frère. On fait connaissance. Les deux sont excessivement curieux de tout ce qui passe sur la scène artistique, ne ratent pas une expo, que ce soit à la MJC de Corbeil ou au Grand Palais à Paris. Leur culture rock des années 70-80 est encyclopédique, proprement ahurissante.

Ils m’expliquent qu’ils sont en train de déménager. Je ne comprends pas tout mais, en gros, ça fait un an et demi qu’ils attendent d’être relogés. Ils me parlent d’un voisin, « le tyran », qui pourrit la vie de tout l’immeuble et c’est à cause de lui qu’ils ont décidé de partir. Mais du coup, il n’y a absolument pas la place pour y faire des photos, ni quoi que ce soit apparemment. Moi j’imagine plutôt le contraire, un espace à moitié vide et du coup j’ai du mal à voir le problème. J’insiste quand même pour leur tirer le portrait entre deux cartons. Ça paraît vraiment compliqué, ils se lancent des regards pleins de sous-entendus, je vois bien qu’il y a un truc qu’ils ne me disent pas. Ils s’écartent discuter en aparté. Et puis ils reviennent m’annoncer qu’ils acceptent.

L'APPARTEMENT

Il est 19 heures passées et le soleil de mars s’apprête à se coucher. On se dépêche pour attraper un RER qui nous dépose à la gare suivante, Moulin-Galant. Leur appartement est au troisième et dernier étage d’un immeuble tout en longueur, coincé entre les silhouettes inquiétantes des grands arbres du bois Dormoy et des petites maisons… En meulières. On pénètre dans le hall, Éric s’essuie les pieds pendant un temps interminable. Puis c’est au tour de Gilles. Comme ils lorgnent sur mes pompes d’un œil anxieux, je les imite. Avant de monter, les deux me font signe de ne pas faire de bruit. « Le tyran »… La tension est palpable, je commence à me demander où j’ai mis les pieds. Arrivés sur le palier, l’un me désigne la porte du voisin avec un sourire moqueur en pointant les marques des assauts qu’elle a subis. L’autre fait une mine plus confite en m’indiquant les mêmes traces de coups qui constellent la leur, en face. En cette période de centenaire de la Grande Guerre, j’ai l’impression d’être en plein no man’s land entre deux lignes de tranchées. Éric entrouvre la porte et me demande de patienter avant de disparaître à l’intérieur. Comme pour tout avec ces deux-là, ça prend des plombes. Il sort finalement la tête et me fait signe d’entrer. Je dois me faufiler pour passer la porte, qu’il ouvre à peine. Une fois à l’intérieur je pige enfin pourquoi. Ou plutôt non. On se serre tous les trois sur un minuscule rectangle, long comme la largeur d’un couloir, large comme un paillasson. Devant nous, à droite, à gauche, s’étale une mer de sacs en plastique, remplis et placés méticuleusement les uns à côté des autres. Leurs bretelles sont repliées sur le dessus de façon identique, chacun forme un rectangle parfait, telles les pierres de taille d’une future citadelle en plastoc. Toc toc. L’ensemble est si dense qu’il n’y a pas la place d’y passer un doigt. Éric et Gilles sont très inquiets que je ne les touche accidentellement, comme s’il s’agissait de dominos prêts à s’effondrer au moindre frôlement. La cuisine, le couloir, les toilettes, le salon et le reste des pièces que je ne peux que deviner sont ainsi recouverts de cette écume polymère. Quelques cartons entassés à un bout suggèrent effectivement un déménagement. Sans eux on penserait aisément avoir affaire à une installation d’art contemporain. D’art plastique, si j’osais. L’ensemble produit un effet d’une beauté aussi fascinante qu’inquiétante. Je réalise alors la confiance qu’ils me font et le privilège qui est le mien. Je commence aussi à réaliser dans quoi j’ai mis les pieds.

Nous nous fixons rendez-vous la semaine suivante avant de nous séparer. Plus tard ce soir-là, je suspecte que c’est autant moi qui ai trouvé mes personnages que eux qui ont trouvé un auteur.

 

TROIS COUPS ET...RIDEAUX !

C’est le weekend d’ouverture du festival, je déjeune avec toute la troupe quand R. m’appelle, un peu paniquée. Elle demande que l’on se voie au plus vite. Je lui donne rencard une heure plus tard à l’appartement, rue Féray. N’étant pas tout à fait remis des excès de la veille, je me dis que c’est le prétexte idéal pour écourter mes (maigres) efforts pour paraître sociable.

Cela fait un mois que j’ai rencontré R. Je l’ai abordée dans la rue près de la médiathèque au début de ma résidence. J’ai été happé par sa chevelure argentée et ses grands yeux bleus. Elle vit seule avec ses deux garçons à Moulin-Galant. Son fiancé, qui habite en (plus) proche banlieue, n’est pas très à l’aise à l’idée que je la photographie et j’ai déjà dû « négocier » pour le rassurer. Quelque chose me dit que c’est à ce sujet qu’elle veut me parler.

J’ai à peine le temps de mettre le café en route qu’elle débarque. On s’installe à la table du salon.

« C’est à propos de mon ami, commence-t-elle.

– Il a encore changé d’avis ?

– Non. Enfin si.

– Je t’écoute.

–Ben finalement, même quand les enfants sont là, il ne veut plus que tu viennes quand lui n’est pas là.

– OK…

– Alors il a eu une idée.

– Vas-y.

– Il accepte que tu viennes me photographier chez moi mais à la condition qu’il soit dans la chambre du dessus…

– …

– Et quand il commencera à trouver ça long il frappera un coup avec le balai…

– ?

– …deux coups pour dire qu’il faut qu’on termine…

– ??

– …et trois coups pour dire qu’il est temps que tu partes.

– ??? »

N'ÊTRE RIEN

L’autre matin j’ai reçu un email de D.

Je l’avais croisé sur la place du marché ; il dégageait un truc intéressant. On s’était vus le temps d’un café et je lui avais exposé mon projet. Sur le coup, il avait l’air partant. Je lui avais quand même demandé de prendre quelques jours de réflexion avant de me donner une réponse définitive. La voici.

 

Salut Richard,

 

C’est D., le Corbeillois que tu voulais photographier pour ton expo prévue l’année prochaine.

 

Je voulais te prévenir que je préfère ne pas aller plus loin dans ton projet photo.

Je te dis un petit peu pourquoi, quand même, c’est la moindre des choses.

Je te dis ce que j’en sais, je ne sais pas ce que ça vaut.

 

Ça me pose un problème de voir ma tronche exposée en photo.

Je ne sais pas vraiment lequel.

C’est la véritable raison pour laquelle je préfère en rester là.

 

Sans doute qu’à force de méditer, quotidiennement depuis plus de quinze ans, je vis dans une sorte d’ivresse où il me semble n’être rien.

 

Hormis l’état de conscience où ça m’a mis – qui en lui-même est bien réel –, le reste est peut-être un fantasme, j’en ai conscience depuis longtemps, mais peu importe, je me perçois ainsi : je vis dans une sorte de délire où il me semble que je suis en train de disparaître, de devenir invisible.

Et comme je me perçois ainsi, ne pas en tenir compte serait ne pas me respecter.

Alors je suis toujours surpris quand les gens me remarquent, et ça me gêne.

Je n’aime pas ça.

Ça me rappelle que je suis encore quelque chose, du moins pour eux.

 

Il y a aussi que ta démarche nécessitant une part de relation avec les gens que tu photographies, ça vient me déranger dans ma vie solitaire. Rien que la discussion que l’on a eue la dernière fois, si je l’ai appréciée sur le moment, elle m’a carrément perturbé après.

 

Je vis comme un ermite.

Je n’ai aucune fréquentation, et je suis bien comme ça.

J’ai même récemment pris la décision de me mettre à mon compte, dans un travail avec plantes, afin de réduire autant que possible mes relations avec les gens, et surtout d’être dans la paix de la nature au maximum.

 

Comme si avoir des relations ça me sortait de mon ivresse où il me semble n’être rien.

La dernière fois, à la terrasse de ce café, c’était comme si je m’étais mis une nouvelle fois à exister, exister pour quelqu’un, et franchement je n’aime pas ça.

 

Rien que cette discussion, ça faisait déjà trop pour moi – du moins après, pas sur le coup –, après je me suis senti lourd.

Après, j’avais de nouveau l’impression d’être quelque chose, et quelque chose de pas intéressant du tout, c’était pénible !!!

 

Désolé Richard… mais tu trouveras bien d’autres modèles.

J’ai voulu te prévenir dès que possible, dès que j’ai eu des mots à mettre sur ma décision.

Car n’être rien c’est aussi n’avoir rien à dire.

 

Bonne chance à toi pour ton projet.

Tu fais des belles photos qui montrent bien la tronche des gens.

 

D.

 

HORS DE PORTÉE

Comme rien n’est vraiment simple avec Éric et Gilles, je me méfie un peu de la façon dont ils vont gérer le déménagement. Je tâte le terrain, sans en avoir l’air.

Ils n’ont pas de voiture et pas un rond pour en louer une. De toute façon ils n’ont pas le permis, donc c’est réglé. Je suis curieux de savoir comment ils vont s’y prendre pour trimballer les centaines – milliers ? impossible à dire – de sacs, les dizaines de cartons. La bonne nouvelle c’est qu’ils n’ont ni meubles, pas même un lit, ni électroménager, pas de frigo, pas de gazinière…

J’en profite pour leur demander ce qu’ils mangent, comment ils mangent ? Des conserves, froides. Et du pain. Beaucoup de pain, apparemment. Ils ont bien un autocuiseur… mais il est dans un sac… hors de portée. Tout cela ne leur pose pas de problème, ils en rigolent même. Comme pour toutes leurs excentricités d’ailleurs.

Pour ce qui est du déménagement, ils ont prévu de transporter les sacs un par un. C’est bien ce que je craignais. Je leur dis que ça risque de prendre des mois. Ils acquiescent, un peu goguenards. Il n’y a que le préavis et le double loyer qui les font moins se marrer.

Du coup je leur propose de les aider, d’utiliser ma voiture. Ce n’est pas par pure générosité : plus vite ils ont fini, plus vite le travail photo avance. Mais tout le monde y trouve son compte et ils s’empressent d’accepter en me remerciant chaleureusement et en stéréo.

ATTENTION FRAGILE

On a commencé le déménagement par la cave. On a mis deux jours à débarrasser l’une pour embarrasser l’autre. Avec une symétrie presque parfaite.

Et puis on s’est attaqués à l’appartement.

Les jumeaux ont un système bien rodé qui, à défaut d’être efficace, est imperturbable. Éric slalome entre les sacs en plastique pour aller chercher les cartons dans un ordre dont la logique m’échappe totalement. Gilles les descend. Un par un. Même ceux pas plus grands qu’une boîte à chaussures. Et moi je les charge dans la voiture.

J’ai pour consigne très stricte de ne pas les poser les uns sur les autres. La voiture étant petite c’est assez frustrant et on perd un temps fou à faire trois allers-retours quand on pourrait n’en faire qu’un. C’est d’autant plus surréaliste quand je réalise que finalement ils les rempilent allègrement au milieu du salon…

Même si j’ai envie de leur arracher les cheveux plus souvent qu’à mon tour, je prends sur moi et je fais au mieux pour respecter leur « méthode ». Quand ma patience atteint ses limites, je charge la bagnole au max et je les mets devant le fait accompli. Je vois sur leur visage un mélange d’inquiétude et de sidération. Je leur lance alors un regard noir qui clôt l’affaire.

Dès que la voiture est pleine, Éric s’assoit devant côté passager, tandis que Gilles court derrière jusqu’à l’autre appartement. Éric engueule beaucoup Gilles et quand ils m’énervent vraiment trop je me contente de conduire et les laisse se démerder. Comme cette fois où ils me collent dans les mains un carton énorme et « très fragile » qui ne contient rien d’autre qu’un CD, encore dans son blister…

Quant aux sacs en plastique, ils s’en sont chargés sans mon aide. À pied, au bout de centaines de voyages, la nuit. Ils y ont laissé une paire de pompes chacun. J’ai le sentiment que la voiture était trop triviale pour transporter ces reliques quasi sacrées. Moi ça m’allait, je n’avais pas que ça à foutre non plus.

Le facteur (et le) cheval

Les jumeaux n’ont pas le téléphone. C’est prévu… un jour… quand ils auront le temps de s’en occuper… Comme de ranger les sacs d’ailleurs… Du coup je ne sais jamais si je vais les trouver quand je débarque. C’est pénible mais en même temps j’aime bien cette incertitude. C’est à chaque fois la surprise. Et réciproquement, puisqu’il leur arrive de venir sonner à ma porte, rue Féray, sans savoir si j’y suis. Mais quand il a fallu que le travail photo avance et qu’il n’y avait plus de temps à perdre, j’ai dû trouver un truc. Alors je me suis mis à leur envoyer des bonnes vieilles cartes postales. Une fois je passais quelques jours chez une amie, dans le Perche. Je me suis tapé 5 km à vélo sous une pluie battante pour envoyer ma missive à temps. « Messieurs, je viendrai chez vous ce jeudi à 18 h. Bien à vous, Richard », au dos d’une carte de La Chapelle-Montligeon avec la basilique, le cheval dans le pré et tout et tout.

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