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 pursuit 

Please Come Again

(extraits)

Photography

Writings

A Challis, Idaho, j’ai élu domicile au Custer Saloon, un vieux bar où le temps semble s’être arrêté boire un verre dans les années 70 et n’en est jamais reparti. Je le comprends. Des banquettes en skaï, un vieux jukebox dans le coin d’une salle de bal au lino à damier noir et blanc, de la sciure par terre pour éponger les canettes qui se renversent. Les clients viennent directement après leur journée de boulot dans les ranchs voisins: jambières en cuir, chemises à carreaux, bottes et chapeaux de cowboy. Le Far West quoi.

J’ai atterri là un peu par hasard, comme à chaque fois du reste. La veille, dans le catalogue d’une chaîne de motels qui me sert de carte routière, j’ai vu Challis, en plein nulle part et vaguement dans la direction que je prenais. J’ai tout de suite aimé la sonorité : tCha-llis. Et puis c’était écrit suffisamment petit pour ne pas craindre une de ces villes construites autour d’un shopping mall et rien d’autre. Il fallait ensuite qu’il y ait au moins un bar et un motel. A Challis il ne manque ni des uns ni des autres, chose assez rare pour un bled d’à peine 900 âmes.

J’ai passé une partie de l’après-midi à photographier des clients du saloon. Et comme si m’offrir leur image ne suffisait pas ils viennent les uns après les autres me payer une bière. Je n’ai pas leur débit si bien que le soir venu les jetons ‘good for one beer’ s’accumulent. La serveuse aux airs de Gena Rowlands a tout de suite attiré mon attention, mais elle a un visage dur et fermé et je n’ai pas encore osé lui parler. Finalement l’effet des bières qu’elle me sert me le permet. Elle s’appelle Krystal Crist (ça ne s’invente pas) doit avoir une soixantaine d’années, d’immenses yeux clairs et des lèvres que l’on distinguerait à peine si ce n’est pour le rouge qu’elle y appose. Sa voix basse et douce tranche singulièrement avec la sévérité de son visage. Elle me raconte que dans le passé un photographe a fait le portrait de sa mère qui est maintenant dans un livre. Mais elle ne se souvient pas du nom du mec, tout juste qu’il était américain. Elle ajoute que sa mère, alcoolique, était saoule quand il l’a photographiée. Après un temps d’arrêt elle finit sa phrase d’un incroyable « …et le portrait est magnifique ». On s’accorde pour que, moi, je la photographie, elle, le lendemain.

Ma pile de jetons descend lentement mais sûrement quand éclate une bagarre à l’autre bout du bar. Deux types qui buvaient ensemble paisiblement jusqu’à ce moment en décousent maintenant à même le sol, dans une indifférence quasi générale. A peine ai-je le temps de prendre quelques photos de la scène qu’ils se relèvent, se rassoient et commandent des nouvelles bières. Un peu plus tard une petite bonne femme déboule dans le saloon, prend un de ces deux là par l’oreille et le tire dehors en lui gueulant qu’il est grand temps de rentrer au bercail.

Je décide d’en faire autant.

 

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Le grand panneau d’affichage du motel ne déconne donc pas, ni mon calcul mental pour convertir les Fahrenheit en degrés Celsius. En mettant le nez dehors je me rends compte que les -3°F qu’il annonce ne sont pas de la blague et qu’ils correspondent effectivement aux -19°C de chez nous. Je ne suis absolument pas équipé pour affronter un froid pareil, parti la fleur au fusil avec un simple blouson en coton et une paire de mitaines. Je me dépêche de remonter Main street, vide et grise de neige, pour me réfugier dans la chaleur du Custer Saloon.

J’ai rencard avec Krystal pour lui tirer le portrait. Elle est derrière son comptoir, fumant clopes sur clopes entre les verres qu’elle sert aux quelques clients qui sont déjà là en ce début d’après-midi. Ils sont rassemblés avec le patron autour de la table de shuffleboard et font des un contre un à $5 la partie. Le trait de crayon noir autour de ses grands yeux un peu plus appuyé que la veille, le rouge à lèvres un peu plus vif, ses boucles d’oreilles et d’autres petits détails me font deviner d’emblée que Krystal n’a pas changé d’avis. Elle m’annonce, sur le ton de la confidence, qu’elle a appelé sa mère pour connaître le nom du type qui l’avait photographiée. C’est un certain Richard Avedon et le bouquin «The American West, ou un truc du genre. Ça te dit quelque chose ?».

Pour bénéficier de la lumière du jour je décide de la photographier près de la porte qui donne sur la ruelle de derrière. Je la coince avec une pierre, donne quelques instructions à Krystal et je la photographie. Après quelques minutes le patron très agité arrive et nous engueule, nous reprochant de faire refroidir tout le bar. Ce n’est pas complètement faux. Ce qui met fin prématurément à notre séance, mais je pense avoir ce que je cherchais. S’adressant à Krystal il assène un « si tu veux te le faire, ramène-le chez toi » et repart. Le masque froid et austère de son visage laisse alors place à une profonde tristesse, elle se met à pleurer et n’en finit pas de s’excuser pour l’attitude de son boss. J’ai beau la rassurer et lui dire que j’ai l’habitude de ce genre de réaction, elle me confie que de toute façon elle en a marre de bosser pour ce con et qu’il est grand temps de démissionner.

 

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Je n’ai pas beaucoup à marcher pour essayer de trouver Linda-Patrick, un transsexuel que j’ai photographié la veille. Le foyer pour sans abris qui l’héberge depuis qu’elle est sortie de prison est à deux pas de mon motel. Son portrait en extérieur pourrait me suffire mais j’ai le sentiment qu’un nu serait plus adapté à la complexité du personnage. Quand j’arrive elle prend le soleil au même endroit que la veille, entourée des mêmes visages vieillis prématurément, tous occupés à tuer le temps à coups de parties de cartes et de cigarettes mal roulées. Malgré son maquillage et sa teinture blonde Linda est assurément masculine, une armoire à glace d’1,90m à la voix grave. Je n’ai pas le temps de lui dire ce qui m’amène qu’elle sort de son portefeuille une photo et me la colle sous le nez en me demandant si je veux voir à quoi ressemble son nouveau sexe. Elle en est très contente et très fière et j’acquiesce en cachant au mieux ma perplexité. J’en profite pour lui glisser ma requête qu’elle accepte sans hésitation.

On s’est installé dans ma chambre de motel et avant de faire les photos j’essaie d’en savoir un peu plus sur sa vie. Très affable elle ne se fait pas prier et m’en narre les grandes lignes. Né Patrick en Allemagne 42 ans plus tôt de parents qui le confient à un orphelinat et qu’elle ne connaîtra jamais, elle est adoptée et élevée par un couple de missionnaires américains. Elle passe la majeure partie de son enfance sur le continent africain avant de venir vivre aux Etats-Unis à son adolescence. Pas très motivée par les études elle commence à travailler très jeune et effectue quantités de petits boulots, tous franchement plus virils les uns que les autres : conducteur de trains de marchandises, manœuvre dans les champs de pétrole, troufion dans l’armée mais dont elle se fait virer assez rapidement. Tout cela ponctué de petits séjours en prison pour des délits sans gravité. Mais le dernier en date, un vol de fils d’aluminium pour les revendre, l’y renvoie pour une durée plus conséquente et dont elle sort à peine quand je la rencontre. Je ne sais pas à quel moment elle prend conscience de son homosexualité mais c’est lors de cette dernière incarcération que Patrick décide de devenir, officiellement et physiquement, Linda. Et comme les autorités pénitentiaires ne veulent pas lui accorder l’opération de changement de sexe qu’elle demande à répétition elle s’émascule elle-même, les forçant ainsi à finir le travail.

 

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Après deux heures de route et pile à l’heure je viens frapper à la porte de chez Ginni, à Richmond, Virginia. Elle m'ouvre couverte d'une simple serviette de bain, les cheveux mouillés. Elle sort manifestement de la douche. Passé ma surprise, je lui dis qu'elle est courageuse d'ouvrir à un étranger dans une telle tenue et nous éclatons de rire tous les deux. C'est une petite femme de 38 ans, pleine de vitalité, avec quelques kilos superflus mais qui n'est pas sans charme. Elle est divorcée, a une fille de 8 ans dont elle s'occupe le weekend. La semaine, elle semble passer ses journées sur Facebook. Elle ne travaille pas et est retournée vivre chez sa mère depuis qu'elle a perdu son boulot. On prend un café, on discute de ce que je cherche, elle est confiante que je trouverai mon bonheur parmi ses amis. Je la dépose une demi-heure plus tard chez son psy (elle n'a pas de voiture) et nous nous donnons rendez-vous  le mardi suivant.

Je file ensuite chez Gale, à deux blocs de là, même si un monde les sépare. Gale m’accueille avec un grand sourire. C’est une femme de quarante cinq ans au regard intense, des traits légèrement masculins et une poitrine artificiellement intimidante. Son enthousiasme et son affabilité me mettent vite à l'aise. Elle vit dans une grande maison de ville sur trois étages, dans le quartier de l'université, avec trois jeunes à qui elle sous-loue des chambres. Elle est divorcée, a une fille de 7 ans et tenait quelques années auparavant un strip-club très rentable. Ces temps-ci, après avoir été vendeuse de sex toys pour housewives insatisfaites, elle se fait entretenir par des hommes de tous âges qui ont de l'argent à ne savoir qu'en faire. C'est une sorte d’escort girl et ne s'en cache pas, n’en tire ni honte ni fierté. « Tant qu’à coucher avec des hommes, autant que ça rapporte ! ». Elle parle à une vitesse ahurissante et je ne comprends qu’un mot sur trois de ce qu'elle me raconte. Ses compatriotes n'en comprenant qu'un sur deux je ne suis pas trop vexé. Alex, un jeune homme de 25 ans, apparaît torse nu. Il semble avoir le visage trop petit sur son corps bodybuildé. Je fais son portrait, pendant que Gale discute online avec son prochain sugar daddy. Je la photographie ensuite, dehors sur le porche. Puis Gale me propose de passer la soirée et la nuit là si je n'ai rien d'autre de prévu et j'accepte. La soirée, à l'en croire, s'annonce pleine de fun. Pour s’en assurer elle appelle son dealer et lui passe commande d’ecstasy. Je lui donne vingt dollars pour ma part. Nous sortons un peu plus tard avec Alex et Nicky, ses jeunes colocataires, et allons dans un club du centre ville. Mais c'est salsa night, ce qui n'est du goût d'aucun de nous, et n'aide pas beaucoup la drogue à faire son effet. Tout cela est d'un ennui mortel, nous rentrons vers les 3h. On reste à discuter dans le salon en fumant des pipes d’herbe et deux heures plus tard je les abandonne pour me coucher.

 

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Mardi, à Richmond, je vais retrouver Ginni. Comme elle vit chez sa mère elle m’a déjà prévenu que je ne pourrai y dormir. Elle est confiante que je trouverai mon bonheur dans son carnet d’adresses, et cela ma suffit. Elle envoie quelques mails et passe quelques coups de fils à cet effet, sans grand succès immédiat. Nous partons nous promener en ville. Après avoir arpenté la Main street dans les deux sens on s’arrête boire un verre dans un bar. A peine servie elle sort de son sac à main une petite boîte en fer, remplie de pilules de toutes formes et couleurs. Ce sont ses antidépresseurs et autres calmants. Elle me propose un Xanax, dont elle recommande les effets associés à l’alcool. J’accepte, évidemment.

(…)

Ginni et moi décidons de se réchauffer autour d’un dernier verre, puis d’un autre. On gobe un Xanax de plus et on passe le reste de la nuit dans un motel voisin.

 

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Ginni et moi allons prendre un café au Starfucks du coin. Elle donne rendez-vous à un type sur le parking pour échanger une demi-douzaine de Xanax (« pour sa femme ») contre de l’herbe (pour nous). On la fume en fin de soirée, tout en se bécotant dans ma voiture garée près de chez elle sous un lampadaire. Je passe la nuit qui suit dans son lit. J’y suis installé et je photographie le ventilateur du plafond quand elle me rejoint. Elle s’assoit sur le bord et commence à trier les cachetons qu’elle gobe tous les soirs. Je n’y prête d’abord pas trop attention quand tout à coup elle me regarde et tire la langue, recouverte de pilules de toutes les couleurs. Je lui demande de tenir la pose et je la photographie ainsi. Elle fait une moue indécise, ne sachant trop si elle doit me maudire ou en rire.

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A Charleston, West Virginia, Dustin, qui m'a donné rendez-vous sur les marches de la bibliothèque, arrive coiffé de son chapeau noir et d'une belle chemise blanche. Il a 28 ans, un beau visage aux yeux bleus ouverts sur le monde et un accent hillbilly à couper au couteau. Cela fait maintenant deux semaines qu'il a arrêté de se droguer et il est sujet à des panick attacks régulières qu'il traite, lui aussi, à grands coups de cachetons. Sa mère est morte quand il avait 15 ans, il vit chez ses grands-parents. Son passé de dealer fait qu'il connaît beaucoup de monde dans les environs et il m'offre de me présenter à la faune locale. Leah, sa petite amie, nous rejoint et on part en virée, tous les trois confortablement installés sur la banquette avant de son pick-up truck, un magnifique Ford bleu pastel modèle 1982. La vieille radio à molettes crache des classiques rock et country que nous reprenons à tue-tête, le soleil décline doucement et inonde d’une lumière chaude la campagne qui défile. Un moment de bonheur pur dont j’ai conscience, alors, que le temps et la nostalgie embelliront encore davantage. Mais les portes auxquelles nous frappons restent closes, les messages sans réponses. Je commence à m'inquiéter. Dustin, à l’obstination typiquement américaine que j'envie parfois, ne baisse pas les bras et persévère. Il fait bien puisque finalement on nous ouvre et la petite famille Nappi me laisse les photographier sans trop chercher à comprendre.

 

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Je roule sur les routes sinueuses du tréfonds de la Virginie Occidentale à la recherche de Branchland, le bled où vit Clyde et sa famille. Les indications qu’il m’a données sont des plus sommaires, je n’ai pas son adresse complète ni même son nom de famille. Je ne connais de lui que les quelques photographies de son profil Myspace. Je sais qu’il vit près d’une route qui n’est sur aucune carte, routes qui rétrécissent au fur et à mesure que je me rapproche et que toutes traces de civilisation s’effacent dans mes rétroviseurs. Dustin et bien d’autres n’ont cessé de me mettre en garde avant que je ne m’aventure dans ces contrées reculées et, pour la première fois, ces avertissements ne me paraissent pas totalement dénués de fondements et je ressens une certaine appréhension. Delivrance...

J’arrive finalement et reconnais Clyde, affairé à nettoyer son mini-van. Il est surpris de me voir débarquer, avoue qu’il n’y croyait pas trop. Sa femme, Sondra, reste en retrait et parle à peine. Leurs trois enfants, qui ont entre 8 et 12 ans, font du vélo entre les trailers, les épaves de tracteurs hors d’usage et les enclos à chiens qui aboient sans discontinuer. Ils semblent vivre dans un dénuement presque total. Il fait très chaud, nous allons tous faire connaissance dans le mobile home. C’est le modèle standard des années 70 : une grande boîte à chaussures de 18 mètres de long sur 4 de large. L’intérieur est à l’image du dehors : minimal, vétuste, légèrement inquiétant. Le mobilier, sommaire, est usé jusqu’à la corde, l’évier en inox a pris la couleur rouille de l’eau du robinet. Je suis à moitié emballé à l’idée d’y passer la nuit et même si la gentillesse de Clyde me rassure je commence à envisager mes options. D’autant que la pauvreté évidente de cette petite famille ne cadre pas vraiment avec ce que je recherche. En chemin je me suis arrêté acheter des bières fraîches au liquor store du coin et j’en propose une à Clyde, qu’il refuse à contrecœur. Il m’explique que le propriétaire, et qui possède également la dizaine de trailers alentour et le terrain sur lequel ils sont échoués, n’autorise pas la consommation d’alcool, même à l’intérieur. Rapport à la religion, le pêché et ces conneries du genre. Clyde a perdu son emploi de vigile à la mine voisine il y a quelques mois, Sondra ne travaille pas. On ressort un peu plus tard et je commence à photographier. Il est difficile de ne pas penser aux travaux de Margaret Bourke-White et d’Erskine Caldwell, ainsi que d’autres grands noms de la FSA des années 30. Rien ne semble avoir changé 70 ans plus tard.

(…)

****

 

Je retourne chez Clyde qui n’est pas là, pas plus que Brian le voisin. Il fait très chaud et j’attends assis à l’ombre du trailer, en sirotant une des bières fraîches que je viens d’acheter. Un gamin vient me faire savoir que Clyde ne devrait pas tarder. J’en profite pour lui demander de me présenter à d’autres habitants de ce cul-de-sac paumé au milieu des Appalaches. Il accepte et nous parcourons ensemble le chemin de terre desséchée qui nous éloigne de la route. Nous longeons une rangée d’enclos où des chiens faméliques aboient sans relâche. Flanqué de mon jeune guide je m’approche d’un mobile home, une femme et sa fille attendent en silence à l’ombre d’un auvent. Je me présente et explique ce qui m’amène là. Je ne suis pas du tout sûr qu’elles trouveront leur place dans mon projet mais je fais leur portrait malgré tout, histoire de ne pas les froisser. Della d’abord, et puis sa fille Vick. Les brides mongoloïdes de ses yeux bleus trahissent la présence d’un chromosome superflu. Elle fait sa coquette mais se laisse facilement convaincre par sa mère et derrière sa timidité je vois bien sa fierté à ce que je la photographie. Pendant tout ce temps le gamin qui m’a accompagné nous observe accroupi, légèrement en retrait et les yeux écarquillés, bien décidé à ne rien manquer de cette scène qui le change de son ordinaire. Soudainement un type que je devine être son père déboule sur un quad et, par un regard qui ne prête pas à confusion, intime à son fils de monter en selle. Ils repartent aussi sec et sans un mot dans un nuage de poussière. Della et moi bavardons. Son mari, qui ne souhaitait pas être photographié, s’est joint à nous. Ils ne possèdent presque rien, pas même de voiture, et survivent en cultivant le champ du propriétaire. Vick est effectivement trop « lente » pour être scolarisée et comme ils n’ont pas les moyens de la mettre dans une école spécialisée elle passe ses journées à la maison. Ils m’offrent un café, je leur offre des cigarettes. Della fume comme on déguste un cigare. Elle me confie son rêve de partir, quitter ce trou perdu et tout recommencer ailleurs, anywhere. Ou, mieux encore, partir en voiture, prendre la route et ne jamais s’arrêter. Elle est très touchante, d’autant plus que nous savons tous les deux qu’elle n’en fera jamais rien. Elle me propose encore du café mais il est temps pour moi de repartir. Je leur laisse le reste de mon paquet de clopes et on se dit au revoir en se serrant dans les bras. Dans un murmure Della me glisse à l’oreille “please, come again”  comme un appel au secours qui me serre encore la gorge.

 

Sous un soleil assommant, je parcours le chemin poussiéreux dans le sens inverse, seul cette fois. J’arrive au niveau d’une maison que je devine être celle du propriétaire de ce minuscule territoire. Je le distingue sous le porche, affalé sur une banquette avec deux autres types et un enfant. Je l’entends qui gueule en faisant des signes dans ma direction. Je m’approche, tous me fixent intensément, personne ne parle. Je n’ai pas l’impression qu’ils veulent m’inviter à boire le thé. Le proprio est un vieil homme à l’aspect gras et bourru. Les deux autres rednecks ne sont pas encore vieux, ni gras. L’un d’eux est le père du gamin qui m’a servi de guide auparavant. Il est là lui aussi, debout qui dépasse à peine de derrière le canapé, le visage sans expression, indéchiffrable. Je tends une main et me présente mais le vieux m’interrompt et balance une tirade avec un accent hillbilly si appuyé que je ne comprends strictement rien. Je me tourne vers le môme et lui demande de répéter quand soudain l’autre se lève et se met à hurler en me faisant face. Cette fois je crois distinguer le mot “beer”  et quelque chose qui ressemble fort à “get the fuck out”. Un “right now”  aussi. Les autres restent muets mais je ne pense pas que la rhétorique soit leur discipline favorite. Je me souviens de ce que Clyde m’avait dit à propos de l’interdiction de boire de l’alcool et je réalise que ce n’était pas de la blague. Il a du me voir siroter ma bière un peu plus tôt et se sert de ce prétexte pour que j’arrête de mettre mon nez aux quatre coins de son pathétique royaume qu’il tient d’une main de fer. Je  décide de ne pas faire le malin en engageant une conversation sur la définition du mot liberté ni de jouer le héros défenseur des opprimés. Je tourne les talons et, courageusement, je me tire.

 

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C’est un samedi après-midi que je débarque à Elkins, West Virginia, pour rencontrer Perry. De lui aussi je ne sais que peu de choses, outre les photos qui figurent sur sa page internet. On l’y voit poser avec ses serpents, son scorpion ou encore son fusil. On a rendez-vous en bas de chez lui : un appartement à la sortie de la ville près d’une voie ferrée. Il a 25 ans, des longs cheveux noirs rassemblés en queue de cheval, des fines lunettes rondes cerclées de fer et est épais comme une allumette. Pas vraiment le genre all-American winner, gloire locale de l’équipe universitaire. Il vient à ma rencontre et je réalise aussitôt qu’il est défoncé. Il parle sur un ton très bas et avec un débit très lent, ses yeux sont écarlates. Je le suis à l’intérieur, on monte un escalier qui donne sur un couloir sans lumière et il sort une lampe de poche pour atteindre sa porte. Je me demande ce qui m’attend de l’autre côté, j’ai tout mon matos avec moi et je me dis qu’un junkie est capable de n’importe quoi pour se procurer quelques dollars. A-t-il flairé en moi le pigeon idéal ? Mais il a l’air inoffensif et doux comme un agneau et je me fie à ma bonne étoile. Anyway, I’d rather be sorry than safe. Je pénètre dans son appartement, les murs sont couverts de posters de Scarface, de 2 Pac. Il y a des aquariums pour ses serpents, son scorpion, qui a rendu l’âme quelques semaines plus tôt. Une jeune femme est assise sur un canapé, l’un et l’autre sont défoncés et sans âge. Doreen n’a que la peau sur les os, les joues creusées et le regard complètement vide. Elle ne prononce pas un mot, reste prostrée sans lever les yeux vers moi. Perry s’installe à côté d’elle, je m’assois dans un fauteuil en face. Il est bluffé que je sois venu jusque là « pour le rencontrer » et m’avoue qu’il s’en faisait une joie sans trop y croire. Il me demande quand même si je ne suis pas flic et, comme pour s’en assurer, sort une pipe qu’il bourre d’herbe, allume et me tend. Il est un peu tôt pour être stone mais je ne peux pas refuser. Je sais déjà que quel que soit le temps que je vais passer ici ce sera dans un état second. L’herbe est douce et puissante et avant que je ne sois trop défoncé je le photographie, avec son serpent. On se rassoit, et pendant qu’il prépare une nouvelle pipe je vais chercher des bières dans ma voiture. Quand je reviens je n’ai pas pris la peine de frapper à la porte et je le vois pour la première fois se raidir et planquer précipitamment une seringue sous la table basse. En me voyant il se détend et reprend son rythme ralenti en me gratifiant d’un interminable “oh man...you scared the shit out of me”. Je me rends vite compte que son apathie quasi permanente est rythmée de flashs paranoïaques au moindre bruit dans le couloir, guettant une descente de flics. Ce ne serait pas la première. Son voisin de palier est le dealer local et les va-et-vient sont fréquents. Je les perçois à peine mais Perry prend alors des allures de félin et se fige, balance tout ce qu’il y a de compromettant sous la table et sans un bruit va coller son œil à celui de la porte. Invariablement il se retourne en jurant contre son asshole de voisin dont le petit trafic risque à tout moment de le renvoyer au trou. Et puis ses épaules s’affaissent, ses yeux se referment à moitié et il s’enfonce dans son canapé pour se réfugier dans sa torpeur habituelle.

 

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De sa futile planque, sous la table basse, Perry fait apparaître une seringue, une cuillère, une bande élastique et des cachetons oranges. Ce sont des pilules d’Oxycodone, un antidouleur  surnommé hillbilly heroin, la dope des Appalaches. Les sans-le-sou du coin se la font prescrire à la louche et la revendent pour se faire un peu de fric. Dealer est à près le seul moyen d’en avoir dans cette partie oubliée des Etats-Unis en crise depuis bien avant l’épisode des sub-primes. Perry, qui a réussi à battre le crack, n’arrive pas à se passer de ce substitut synthétique. Alors qu’il est censé le gober, lui, comme la plupart des addicts du coin, le concasse, le dilue dans de l’eau et s’injecte cette potion orange. Incapable de résister à mon propre fix, je le photographie. Je sens bien que ces images risquent d’être hors-sujet, j’ai un léger goût amer dans la gorge mais je me rassure en me disant que j’aurai toujours le choix de ne pas les éditer. Wishful thinking ? Quand il a fini il remplit la seringue d’eau et l’expulse d’une giclée dans la poubelle qui dégueule. Puis il la refile à Doreen, qui va se piquer dans la cuisine.

 

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Seattle, Washington. Il est autour de midi et je marche dans “Rain City”, juste après une averse et un peu avant la prochaine, tuant le temps avant de me rendre à l'aéroport. Fraîchement débarqué du ferry qui traverse le Puget Sound, je slalome doucement entre les flaques le long du port. Je ne suis pas à la recherche de nouvelles images, m'intéressant moins aux mégalopoles qu’à l'arrière-pays. D’autant que ces six dernières semaines passées à sillonner les routes du Pacific Northwest en tous sens ont été denses et pleines de promesses. Pathétique, j’essaie vainement de faire le tri des images qui m’occupent l’esprit plutôt que m’imprégner de ces dernières heures dans une des rares villes américaines que j’apprécie pourtant.

Je passe alors devant une Ford Mustang rouge vif garée face à l’étendue d’eau. J’observe du coin de l'œil le jeune couple à son bord. Elle pleure et ses larmes semblent s'écraser sur le pare-brise.

Je ralentis le pas, cherchant à la fois une raison de ne pas ramasser cette photo qui me nargue et un moyen de la prendre avant qu’elle ne disparaisse dans un crissement de pneus. Finalement je fais demi-tour et viens frapper à la vitre du jeune homme. Je leur explique avoir bien conscience que le moment est particulier mais que je souhaite les photographier, m'attendant sans illusion à un refus poli mais définitif. A ma grande surprise ils acceptent et, aussitôt, se redressent et se mettent à poser.  Je leur demande de m'oublier. Il remonte son carreau et ils reprennent où ils en étaient, m’oubliant instantanément. Conscient de la force de cette scène comme sortie d'un film des 70s je les photographie frénétiquement, persuadé qu’ils vont enfin sortir de leur bulle et m’envoyer bouler. Ils n’en font rien. Trois-minutes-virgule-deux bobines plus tard je les remercie et les salue d’un pouce levé. Fébrile, je tourne les talons et me retiens de ne pas courir comme un voleur à l’étalage. Je reprends ma route les laissant ainsi, au bord de la leur.

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