l'île naufragée (cycle les îles du désir) - 2022/2024
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Nauru, en Océanie, est passé en moins de vingt ans du pays le plus riche à l’un des plus pauvres au monde. Son histoire pourrait être une fable que l’on raconte, où colonialisme, folie des grandeurs et cupidité ont transformé dans une alchimie inversée une île paradisiaque en un désert environnemental et économique. Une île au trésor qu'il aurait peut-être mieux valu de laisser enfoui sous terre. Pourtant tout est bien réelle et L’île naufragée figure ce désastre du qui incarne tragiquement notre arrivée dans l’ère de l’anthropocène. La série s’empare de l’histoire de la plus petite république du globe pour en pointer la dimension allégorique, tel un avertissement à la planète entière.
L’île est un ovale de 21 km2 posé sur l’océan Pacifique et le navigateur qui l’aborde pensera voir un atoll corallien aux atours de paradis tropical. Mais une fois débarqué il réalisera que l’île est dévastée, au propre comme au figuré. À Nauru tout commence, et s’arrête, avec le phosphate qu’un géologue allemand découvre par hasard au début du XXème siècle. L’exploitation démarre alors par des puissances étrangères qui vont se succèder pour appauvrir son sol et enrichir le leur.
À son indépendance en 1968 les centaines de millions de dollars de l’industrie minière font du nouvel état le plus riche du globe, qui les redistribue fort généreusement à sa population. Du jour au lendemain une nation de pêcheurs à la culture traditionnelle s’enrichi massivement, adopte le mode de vie occidental et dépense sans compter. Des années fastes où tout un peuple devenu rentier oublie l'essentiel et accumule le superflu, qu'il jette et remplace aussitôt, pour vivre sans penser au lendemain. Tomorrow will take care of itself entend-on alors (« demain est un autre jour »).
Le jeune état investit sa fortune dans un énorme portefeuille immobilier et foncier. En 1977, l’État fit même construire le plus haut building de Melbourne, baptisé « La maison de Nauru ». L’objectif, en filigrane, étant d’exposer au monde le succès de la jeune nation.
Mais le jour des comptes arrive au milieu des 90’s quand le phosphate s’épuise et ainsi les revenus quasi-exclusifs de l’île. Entre folie des grandeurs, corruption et inexpérience des décideurs, les investissements immobiliers se révèlent catastrophiques et sont revendus à perte. Désastre économique et écologique, le pays sombre et devient l’un des plus pauvres de la planète.
Au tournant du XXe la totalité de l’île était recouverte d’une dense forêt tropicale ; aujourd’hui c’est en grande partie un désert inhabitable. La population est concentrée sur la mince bande côtière à l’allure trompeuse d’éden tropical. Mais topside, le plateau central qui constitue les quatre cinquièmes de l’atoll, ressemble à un champ de ruines où se dressent à perte de vue les pinacles, colonnes de corail reliquats d’un siècle d’extraction à coups de pelles mécaniques du phosphate qui les enserrait.
J’ai photographié la dichotomie du topos nauruan avec d’un côté le lagon à l’eau turquoise et les palmiers qui ceinturent l’île et de l’autre, juste derrière ces quelques arbres qui ne cachent plus aucune forêt, des paysages de désolation. À mon retour j’ai fait subir aux négatifs un traitement chimique à base d’acide phosphorique. Le procédé altère l’émulsion, n’épargnant que la seule gamme du rouge, produisant un rendu esthétique qui nous emporte vers la (science) fiction. À l’image du pays tout entier, ces originaux ainsi sacrifiés dans le phosphate en ressortent irrémédiablement transformés et appauvris.
La route qui fait le tour de l’île est ponctuée de carcasses d’autos rongées par la rouille et de stations-services abandonnées. Héritage de la période de prospérité, quand on y dépensait sans compter : si une voiture tombait en panne elle était abandonnée sur place et immédiatement remplacée. Ces épaves éparpillées évoquent des tragiques icônes oxydées de nos sociétés hyper-consuméristes où l’on ne se préoccupe guère du lendemain.
Sur cette même route, de jour comme de nuit, une armée de balayeuses s’emploient dans un ballet absurde à chasser la poudre de phosphate qui recouvre l’île entière. Un cortège perpétuel de femmes-sisyphes de tous âges qui, dans un vain combat perdu d’avance, peinent à dégager la poussière d’avidité des hommes.
Et pourtant, de tout ce marasme vaguement désespérant, surgissent les rires d’enfants insouciants. Indifférents aux errements de ceux qui se sont appropriés leur terre et de leurs ainés, ils se jettent à l’eau. Et me reviennent en mémoire les mots de cette jeune nauruane qui pour rien au monde ne partirait et priverait ses enfants du bonheur qu’elle a eu de grandir là sur son île.
Projet financé par le Cnap, La Fondation des Artistes aet le « Prix Photographie & Sciences » (Résidence 1+2)