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Yann Le Goff

Sur Pursuit

Centre Atlantique de la Photographie, 2010

 

 

Mais en qui et en quoi croient-ils donc ces gens là ? Au bonheur, vraiment ? A la bonne heure, ils sont prêts et Richard Pak les poursuit. Entre 2003 et 2009, sur les routes des Etats-Unis, il multiplie les rencontres avec ces accidentés de la vie, épuisés par la banale attente du quotidien. Cette attente à laquelle est amarrée l'essence même de l'existence de ces personnages, puisque dans la Déclaration d'Indépendance est inscrit le droit de chacun à : "la vie, la liberté, et la poursuite du bonheur". Et les voilà partis à la lente, sinueuse, silencieuse et stoïque quête du "rêve américain". Richard à leur suite se lance à la conquête du " p'tit bonheur ". Comme un buvard sur une écriture fraîche, il s'imprègne de chacune des histoires individuelles. Il partage les jours et parfois les nuits de ceux qu'il décide de photographier et de faire entrer dans sa boite à fiction. Il ne tient pas à faire l'état des lieux des Etats-Unis mais plutôt à mettre en scène et en évidence une sorte de vide agglutiné chez ces gens là, et vérifier ainsi l'état de bonheur. Sur des canapés avachis où ils passent le temps. Dans les reflets bleutés, livides, des écrans, où les nouvelles nourrices diffusent l'espérance, la croyance et même l'ennui de toutes ces destinés en dérive. Au travers des regards froids mêlés de défiance que plombe la solitude. Au fin fond des mélancolies qui cisèlent les visages en les fermant à la douceur. Il sonde des corps amochés couverts de cicatrices encore douloureuses. Il parcourt des villes rectilignes et ordonnées où les habitations individuelles se touchent et se ressemblent. Dans ce pays où rêve et réalité bornent les chemins et s'entrechoquent en bulles dorées. A l'origine de ce conte du XXIeme siècle, il y a pour Richard Pak une fascination pour les Etats-Unis. "Une fascination, nous dit-il, qui passe d'abord par l'image. La photographie Américaine est excessivement riche, beaucoup y voient le berceau de la photographie moderne. Des images cinématographiques aussi. Celles des films du Nouvel Hollywood qui peignent si bien l'énergie, la jeunesse et la contre-culture propres aux années 60/70 en Amérique. Des images, encore, avec l'univers réaliste des tableaux d'Edward Hopper ou encore l'iconographie populaire revisitée par Jasper John. A cette fascination pour une Amérique visuelle il faut ajouter la littérature qui aura été une source au moins aussi importante à la construction de cet imaginaire américain. John Fante, Truman Capote, Raymond Carver et tant d'autres ont eux aussi gravé en moi des images, mentales cette fois." Richard Pak ne fait pas poser ses modèles c'est lui qui se pose devant eux. Dans le vase clos de leurs demeures il entretient la tension entre distance et intimité. Côté coulisses, derrière ces décalcomanies déchirées de personnages de séries télévisuelles et de cow-boys de pacotilles se cachent des vivants arrachés à l'espoir et à la liberté de la "struggle for life". Toutes ces femmes et tous ces hommes sortis des livres, des films et des peintures américaines sont ballottés par le "rêve", le leur et celui de Richard, depuis des dizaines d'années. Mais en quoi et en qui croient-ils donc encore ? Et Richard, croit-il en l'image photographique ? Oui, certainement en son pouvoir de suggestion. Il s'éloigne ainsi des démonstrations propres à l'état des lieux. Dans ses "huis clos" il poursuit, en les suggérant, d'autres images. Celles qui provoquent nos sentiments et bouleversent, en les bousculant, tous nos repères. Richard est allé vérifier si les questions et les images mentales gravées en lui étaient virtuelles ou réelles. Et si le mystère de cette fascination pour les Etats-Unis était nourrit de fondement.